L’intérêt de l’amour


Couleur liturgique: vert
Sainte Ursule

Évangile selon saint Marc 10, 28-31

En ce temps-là, Pierre se mit à dire à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. » Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. Beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers seront les premiers. »

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Ô Jésus, je crois que tu m’appelles à te suivre : aimer Dieu par-dessus toute chose pour lui-même, et mon prochain comme moi-même pour l’amour de Dieu. Je comprends que la charité ne cherche pas son propre intérêt, néanmoins mon intérêt n’est-il pas d’obéir à l’appel de Dieu de l’aimer ? Notre Père, qui a tant aimé le monde, aurait-il envoyé son Fils unique sans aucun but, aucun intérêt ? Pourquoi es-tu là sur ma route ? Le Chemin ! Voilà, j’espère que mon amour chrétien à ta suite ne sera pas stérile ! Abraham, notre père dans la foi, n’a-t-il pas dit à ton Père : « Mon Seigneur Dieu, que pourrais-tu donc me donner ? Je m’en vais sans enfant ! » (Gn 15, 2) ? Toi, ne veux-tu pas être engendré en moi, dans le « seul cœur » (Ac 4, 32) qui serait partagé avec tous ceux qui croiront que tu m’as envoyé parce que je t’ai suivi ? « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. » (Jn 1, 12) À quoi sert-il de tout quitter dans ce monde à cause de toi et de l’Évangile – si cela me mettait hors communion avec le Ciel ! J’embrasse volontiers ta promesse d’un centuple si je quitte maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres à partir de ce monde et si je meure de ton amour ! 

La grâce de vivre de l’Amour.

Il nous est possible de nous approcher de cet Évangile en méditant sur le caractère de la charité chrétienne définie ainsi par le Catéchisme de l’Église catholique : « La charité est la vertu théologale par laquelle nous aimons Dieu par-dessus toute chose pour Lui-même, et notre prochain comme nous-mêmes pour l’amour de Dieu » (CEC 1822), qualifiée ainsi par saint Paul, « L’amour (…) ne cherche pas son intérêt ; (…) il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. » (1Cor 13, 4-7) En effet, Jésus, face à l’audace de Simon fils de Jean, « Pierre », d’attester l’acte par lequel lui et les autres disciples ont consacré leurs vies à son chemin d’amour, va faire une promesse à l’intérêt de nos vertus théologales.

1. « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. »

Pierre parle avec audace devant le Maître, le Christ. Pouvons-nous croire l’affirmation assez absolue de cet homme qui enseigne sur le dévouement, le détachement des disciples de l’entourage de Jésus ? Ne sera-t-il pas l’homme qui ne saura pas suivre Jésus dans son martyr le Vendredi Saint, qui niera sa relation avec le Messie, n’étant pas prêt à quitter définitivement cette vie terrestre pour l’amour de Dieu et du prochain ? Néanmoins, quelque part, ce « Pierre » est digne de notre foi, de la foi du Christ qui l’a béni, « moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » (Mt 16, 18) Simon fils de Jean parle avec candeur, « innocent » dans la proclamation de leur « pureté d’intention », – l’amour qui ne cherche pas son intérêt –, parce qu’il a déjà émis l’affirmation contraire à la présence du Christ : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8), ce qui l’a sollicité, contre lui-même, d’entreprendre ce chemin de charité chrétienne quand Jésus lui a répondu : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » (Lc 5, 10) Effectivement, ce jour-là, lui, son frère André, Jean et Jacques ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent. Philippe a fait de même le jour où Jésus lui a dit : « Suis-moi » (Jn 1, 43) Son ami Nathanaël aussi, dès que le Fils de Dieu, le Roi d’Israël, a voulu le reconnaître, l’établir, dans la pureté d’intention : « Voici vraiment un Israélite : il n’y a pas de ruse en lui. » (Jn 1, 47). En fait, les impuretés des débutants n’empêchent pas ce Médecin divin d’appeler à sa suite les cœurs attachés à ce monde en les guérissant, parce qu’il cherche à engendrer en eux la miséricorde, non le sacrifice. Par exemple, absorbé par l’argent à son bureau de collecteur d’impôts, – entouré à table par ses amis pécheurs –, Jésus n’a pas hésité non plus à appeler Matthieu, « Suis-moi » (Mt 9, 9), lui qui se leva et le suivit. Quoique loin d’accomplir l’idéal chrétien, « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48), Jésus ne veut pas, ne va pas, contredire ce témoignage de Pierre : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. »

2. « Amen, je vous le dis : nul n’aura quitté, à cause de moi et de l’Évangile, une maison, des frères, des sœurs, une mère, un père, des enfants ou une terre sans qu’il reçoive, en ce temps déjà, le centuple : maisons, frères, sœurs, mères, enfants et terres, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle. »

Voici la promesse par laquelle Jésus répond à l’affirmation sincère de Pierre que, suivre le Christ, « ça coûte cher ! » Mais, si la charité chrétienne ne cherche pas son propre intérêt, y a-t-il de la place pour se souvenir de ce que l’on a quitté pour l’amour de Dieu et du prochain, même si le « sacrifice » a été héroïque ? Et si Pierre avait réussi à vraiment donner sa vie en martyr le Vendredi Saint ? Dans le même hymne où saint Paul donne un incomparable tableau de la charité, il reconnaît l’insuffisance des simples actes matériels : « J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. » (1 Cor 13, 3) En effet, le Sauveur du monde cherche l’amour de nos cœurs, pas le renoncement aux biens qui sont déjà à lui en tant que Créateur de l’univers. Jésus cherche l’amour, non le sacrifice. Néanmoins, cela ne veut pas dire que la renonciation de ses disciples, – leur obéissance dans la foi à l’appel de l’Amour divin –, n’ait aucun mérite. Au contraire, leur dépouillement ressemble au sien. Si les personnes consacrées de l’Église renonce au mariage et à des biens terrestres, c’est pour participer au mariage mystique du Christ-Époux avec l’Église, son Épouse, en bénéficiant des biens de son Royaume : « En lui, vous avez reçu une circoncision qui n’est pas celle que pratiquent les hommes, mais celle qui réalise l’entier dépouillement de votre corps de chair ; telle est la circoncision qui vient du Christ ; dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. » (Col 2, 11-12) Jésus promet qu’un tel abandon, « à cause de moi et de l’Évangile », méritera « en ce temps déjà, le centuple ». Mais, s’il est vrai que Jésus cherche la miséricorde, non le sacrifice, – « l’amour ne cherche pas son intérêt » –, pourquoi le Christ veut-il reconnaître ainsi « le sacrifice » de notre vocation, en nous assurant un bénéfice si plein « d’intérêt » ? La miséricorde de Jésus n’est pas stérile. Le mariage entre le Christ et l’Église n’est pas stérile : la grâce est là pour engendrer des enfants, pour tisser la communion parmi les membres de la famille de Dieu dont les personnes consacrées en sont le signe eschatologique. Si le renoncement des amours humains implique le renoncement des espérances humaines, néanmoins l’amour théologal ne stérilise pas l’espérance théologale : cette « espérance contre l’espérance » (cf. Rm 4, 18) sera finalement très fertile, la vertu qui donne la force de persévérer dans l’obéissance dans la foi qui nous purifie de nos péchés et nous engendre à Notre Père dans son Fils unique : « Dieu saura bien trouver l’agneau pour l’holocauste, mon fils ! » (Gn 22, 8)

« J'ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche : habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour admirer le Seigneur dans sa beauté et m'attacher à son temple (…) Je chanterai, je fêterai le Seigneur (…) Mon cœur m'a redit ta parole : "Cherchez ma face." (…) Mon père et ma mère m'abandonnent ; le Seigneur me reçoit. Enseigne-moi ton chemin, Seigneur, conduis-moi par des routes sûres (…) j'en suis sûr, je verrai les bontés du Seigneur sur la terre des vivants. "Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ; espère le Seigneur." » (Ps 26)

Renoncer à moi-même en renonçant à quelque chose pour l’amour de mon prochain, pour mon amour de Dieu.

Père Shane Lambert, LC